Dans la tronche

La folie assumée du gardien de handball

Capture

SLIDE3-MATCH

Yassine Idrissi, le gardien de Nîmes, est K.O. Il vient de prendre une balle en pleine tête. Pendant trente secondes, c’est le black-out. Il reprend conscience sur le banc de touche. Après le choc, le gardien de 1m93 est arrêté dix jours pour traumatisme crânien. Une seule question l’obsède à son réveil au bord du terrain :  « Savoir si la balle est rentrée ou non. »

À chaque match, le gardien se transforme en cible humaine. Victoria Alric, jeune gardienne du club d’Issy, le sait bien :  « Aux cages, j’ai peur tout le temps. » En une heure, un gardien de hand est sollicité près de cinquante fois. Pratiquement une fois par minute. Plus il est efficace, plus il est exposé à la violence des tirs.

slide4-personne2.png

Un sport individuel dans un sport collectif. Un  « État dans l’État », pour Olivier Krumbholz, le sélectionneur des Bleues. Le poste est à part, les gardiens eux-mêmes le disent.  « Tu es dans une zone où personne ne peut foutre les pieds, un tiers du terrain est à toi, explique Philippe Bana, ancien gardien, aujourd’hui directeur technique national. C’est un espace unique, que n’a ni le volley ni le basket. »

SLIDE5-QUOTEslide5-terrain.png

Les gardiens de football ne s’aventureraient pas dans ces cages de 2 mètres sur 3.

« Ce qui est impressionnant au hand, c’est la vitesse de la balle et les impacts. »

Mickaël Landreau, ancien gardien de football de Nantes

« Tu te fais fusiller pendant tout le match. Faut être fou pour être gardien de hand. »

Bruno Valencony, ancien gardien de football de Nice

Il se prend des balles à la chaîne sur tout le corps, les voit arriver à plus de 100km/h, et n’en arrête pas la moitié. Il est pris pour un fou mais le gardien de handball a de bonnes raisons d’être à son poste, de l’aimer et d’y briller.

slide8-photo.png

 

La cage de handball ne fait pas envie.  « À mon époque, se souvient Philippe Bana, les gardiens n’étaient que des punching-balls. » Faute de volontaires, les entraîneurs expédiaient un malheureux dans la cage, souvent le moins talentueux sur le terrain.  « Quand j’étais prof de sport, reconnaît à contrecœur Daniel Costantini, ancien sélectionneur de l’équipe de France masculine (1985-2001), personne ne voulait y aller, alors je mettais toujours le petit gros. »

« Un ballon dans la tronche, c’est l’équivalent d’un coup de poing à la boxe. »

Franck Bordarier, toujours gardien à plus de 50 ans dans la cage de Fensch Vallée, club mosellan de 7e division

 

slide12-photo.png

Chez les femmes, le ballon peut arriver à près de 100km/h, et jusqu’à plus de 120 km/h chez les hommes. Confronté à de tels projectiles, l’instinct commande de se baisser ou de se retourner. Le gardien, lui, se livre, s’expose, fait face. Il n’a pourtant rien d’autre à opposer à ce tir qu’un corps habillé d’un bas de jogging, un maillot à manches longues et une coquille.

slide14-infographie.png

slide15-static.png

Comme Amandine Leynaud, actuelle gardienne de l’équipe de France féminine, la plupart des gardiens ont vécu le petit doigt qui se casse, les hématomes sur les bras et à l’intérieur des cuisses, ou le nez qui saigne. À défaut de gants, ils ou elles choisissent d’attacher entre elles les phalanges les plus fragiles, pour éviter de plus gros dégâts en match.

« Tu as toujours peur, malgré l’expérience », reconnaît le gardien des Bleus Cyril Dumoulin. Pour la combattre, certains gardiens sont prêts à endurer un vrai supplice. Comme cet exercice, qui consiste pour le gardien à s’allonger au sol, sur le dos. Pendant que les joueurs dribblent autour de sa tête, le gardien doit rester immobile comme la cible d’un lanceur de couteaux. « Moi j’y arrive pas du tout, s’en amuse Victoria Alric, gardienne d’Issy Paris. Ça me fait encore plus peur. Je me dis que l’erreur est humaine, et que la balle peut toujours nous arriver dans la tête. »

Isolés dans leur zone, les gardiens peuvent être pris pour cible, et les tireurs en jouent. Un gardien touché, c’est un gardien déstabilisé. En 2009, en match de Ligue des champions contre Ciudad Real, Thierry Omeyer voit l’entraîneur espagnol demander à ses joueurs de lui tirer dans la tête. Le quintuple champion du monde s’en souvient très bien : « C’était de l’intimidation, ça peut exister quand un gardien est trop fort pendant un match. »

SLIDE18-QUOTE

Gardien, c’est une frustration permanente. « La moyenne, c’est un arrêt pour trois tirs, estime Rémy Gervelas, portier à Ivry. Sur un match entier, tu en arrêtes dix, mais tu en prends vingt. » « Si tu ne sais pas gérer l’échec, tu perds confiance, analyse le gardien nantais Cyril Dumoulin. Et tu prends des buts. Tout va tellement vite à notre poste qu’un moment d’hésitation peut te faire perdre 3-4-5 centimètres. Et 3-4-5 centimètres dans les cages, c’est un monde. »

Slide 20 - GRAPHIQUE

SLIDE21-INTERTITRE

Jusque dans les années 1990, même au plus haut niveau, les entraîneurs ne savaient pas trop quoi faire des gardiens. Pour progresser, ceux-ci se débrouillaient.  « De temps en temps, les coachs consacraient 5% du job aux goals parce qu’ils avaient fini de gérer les 15 autres joueurs », se souvient Philippe Bana. Rarement passés eux-mêmes par les cages, les entraîneurs d’alors connaissaient peu le poste. « Aux entraînements, on les mettait dans la cage quand on avait besoin d’eux, raconte Daniel Costantini. Et puis après c’était “démerdez-vous”. »  

La solitude du gardien se prolonge en match. « Si un joueur loupe un but, décrypte Jean-Luc Kieffer, formateur de Vincent Gérard, l’actuel gardien des Bleus, il peut toujours se cacher derrière ses coéquipiers. Le goal, non, on l’attend à chaque sortie. » Laura Glauser, gardienne des Bleues, a très mal vécu cette pression à ses débuts en junior. « J’avais tellement peu confiance en moi que sur les matchs importants, je préférais être sur le banc plutôt que sur le terrain. »

SLIDE22-PERSONNE

Rémy Gervelas 1
Rémy Gervelas, battu lors d’un penalty contre Montpellier.

La pression est d’autant plus grande que le poste est précaire. Le coach n’a aucune tolérance avec le gardien titulaire : s’il fait un mauvais match, sa doublure le remplace. L’entraîneur prend cette décision pour remobiliser le portier en échec, pour déstabiliser les tireurs adverses ou simplement parce que le gardien n’est pas bon.

slide23-photo.png

 

SLIDE26-Match

Deuxième mi-temps. Luc Abalo, monté sur ressorts, décolle vers le gardien Cyril Dumoulin. Moins d’un mètre sépare les deux adversaires. Toujours en suspension, l’ailier droit parisien arrive à la hauteur du portier nantais. Il pourrait tirer, mais attend quelques microsecondes. Juste avant de poser le pied au sol, il shoote et marque.

slide26-photo.png

SLIDE27-PHOTO

David contre Goliath. Le gardien est à la merci de son adversaire dans des face-à-face impossibles. Partir perdant et triompher : voilà ce qui excite le portier. Sa drogue, ce sont les duels. Ses armes : des réflexes hors-normes, une grande souplesse et une capacité à exploser, bras et jambes largement écartés, au dernier moment face au tir du joueur.

Au cours de sa carrière, Thierry Omeyer a passé des milliers d’heures devant les écrans, à s’imprégner des habitudes de jeu des tireurs en visionnant des matchs. La veille de chaque rencontre, il révise une dernière fois avant d’aller se coucher. « Comme ça, je m’endors en pensant aux tireurs… J’en rêve la nuit. (rires) »

SLIDE29-PHOTO

« Dans un match, la vidéo c’est trois à cinq arrêts en plus, estime Mickaël Robin, gardien du club de D2 de Créteil. Il faut aborder le match en se disant : ce joueur a tiré là sur les trois derniers matchs, bloquons cette solution et voyons s’il est capable de s’adapter. » Ce travail ne fait pas tout. « Tu sais que le mec va tirer premier poteau, mais c’est grand le premier poteau, analyse Cyril Dumoulin, goal de Nantes. Je dois être précis dans ma parade. » Le gardien doit l’être d’autant plus que lui-même est observé et travaillé en vidéo par les attaquants.   

SLIDE31-PERSONNE

slide33-match.png

Le gardien Bruno Martini scrute le suédois Ljubomir Vranjes. « Il n’osait pas me regarder, se souvient le portier, je ne le sentais pas serein. » Le Français se grandit dans sa cage. « Je voulais qu’il me voie moi et qu’il ne voie pas le but. » Sous pression, le demi-centre répète les mêmes feintes, mécaniquement. Il finit par shooter, en déséquilibre. Martini arrête le tir et tombe à genoux. Les Bleus sont champions du monde.

slide33-personne.png

Le penalty est un moment de duel pur entre tireur et gardien. « C’est un moment très particulier, toute la salle s’arrête, décrit Philippe Bana, directeur technique national. L’équipe adverse doit même être de l’autre côté du terrain. » En moyenne, le gardien arrête un penalty sur cinq.

slide35-photo.png

SLIDE36-PERSONNE

Penalty ou pas, après un arrêt, le duel mental se poursuit. Valérie Nicolas, ancienne gardienne des Bleues, poussait des cris de rage après chaque parade. Elle se précipitait sur la tireuse en échec pour la provoquer du regard et rentrer dans sa tête. Déstabilisées, certaines joueuses renonçaient à tirer et préféraient la passe de trop. « Dans ces moments-là, confie-t-elle, tu te dis “elle me craint, je vais l’enfoncer”. »

En 2003, face au Français Bertrand Gille, le gardien allemand Henning Fritz pousse le duel mental très loin. Il apostrophe le pivot, lui hurle dessus après chaque parade. Il enjambe même le joueur, tombé à terre après un shoot manqué. Bertrand Gille, pourtant élu « meilleur handballeur du monde » l’année précédente, craque. Il rate six tirs sur sept et l’Allemagne se qualifie (23 -22) pour la finale du Mondial. Quinze ans plus tard, il nie. « Les arrêts de Fritz m’ont déstabilisé, assure-t-il, pas son attitude envers moi. »

slide39-quote.png

Plus qu’aucun autre joueur, le gardien a le pouvoir de hisser son équipe vers la victoire. « Dans un match, estime David Barrufet, manager de l’équipe de Barcelone et ancien gardien, le boulot du gardien, c’est 60% de la victoire. » En 2008, le club de Nice, alors en Nationale 2, propose un contrat à Valérie Nicolas, trois fois championne de France et championne du monde en 2003, qui vient de rompre avec le club danois d’Ikast pour préparer sa reconversion. La gardienne accepte. En quatre ans, elle propulse le petit club au sommet. « De N2, on passe directement en N1. L’année suivante, on est champions en D2 puis en 2012, on est en D1. Et sans me vanter, je sais que j’ai une grande responsabilité là-dedans », raconte aujourd’hui Valérie Nicolas.

slide41-photo.png

Capture2

Dans ce match, les Françaises font face à Katrine Lunde, la meilleure gardienne de la compétition. Elles enchaînent les tirs inattendus et explosifs. La Norvégienne sombre.

slide42-photo.png

À l’autre bout du terrain, Amandine Leynaud garde son sang-froid. Elle fait les bons arrêts aux bons moments. Notamment quand sa défense est en infériorité numérique. « Après ça, les Norvégiennes baissent d’un ton, décrit Janine Gaillard. Elles ne se sentent plus capables de marquer. Elles sont découragées. » À vingt secondes de la fin, les Bleues mènent 23-21. Stine Bredal Oftedal, l’arrière norvégienne, déclenche une frappe depuis les neuf mètres. « C’est instinctif, se souvient Amandine Leynaud. Je la vois armer par un tir en-dessous. Je sais où elle va tirer. Je me dis : “En finale, hors de question que je le prenne” ! » Elle arrête la balle et concrétise la victoire. La France est championne du monde.

La victoire se porte à deux. Lors de cette finale, Amandine Leynaud peut compter sur sa co-gardienne Cléopâtre Darleux, qui rentre pour neuf minutes de jeu et arrête un penalty important. Entre eux, les gardiens d’une même équipe s’entraident, se tendent la serviette, discutent seuls dans leur coin durant les temps morts. Le gardien qui joue peut compter sur une deuxième paire d’yeux, qui repère ce qui lui aurait échappé chez l’adversaire. « On a un rôle à jouer même si on ne met pas un pied sur le terrain de tout le match », estime Cyril Dumoulin à propos de son duo avec Arnaud Siffert.

slide44-photo.png

slide46-photo.png

Dernier rempart avant le but, le gardien est aussi le premier attaquant. La fin des années 1990 a vu l’avènement de l’engagement rapide. Une fois le but marqué ou l’arrêt effectué, le gardien renvoie la balle directement aux joueurs sans attendre le replacement des défenseurs adverses. Cléopâtre Darleux, dont c’est la spécialité, confirme : « Un gardien qui fait ça bien, c’est une vraie plus-value pour une équipe. Exceller en jeu rapide fait gagner des matchs. »

slide48-intertitre.png

Depuis les Jeux Olympiques de Rio en 2016, une nouvelle règle permet à une équipe de hand d’attaquer à sept, sans gardien dans son but. Une aubaine pour le gardien adverse, qui peut marquer depuis l’autre bout du terrain dans une cage vide. En match contre Saint-Raphaël en 2016, Thierry Omeyer met quatre buts et fait gagner son équipe 28 à 24. Ce soir-là, un seul joueur de champ a davantage marqué, son coéquipier du PSG, l’ailier Uwe Gensheimer.

Mais le gardien n’est jamais aussi décisif que lorsqu’il entre dans un état de transe. Plus que jamais fort de ses connaissances et sûr de ses réflexes, il devient invincible et sa cage, inviolable. Le temps ralentit, et les balles avec lui. Des moments rares, dont le gardien profite au maximum, sans savoir s’ils se reproduiront.

SLIDE48-PERSONNE

Capture4

Laura Glauser entre dans les dernières minutes de jeu et stoppe cinq tirs sur sept. Elle se métamorphose en un mur infranchissable qui ne laisse passer qu’un penalty et une contre-attaque. À 40 secondes de la fin, sa parade arrête le score à 24-23. Époustouflante, elle envoie les Bleues en finale. Tout le monde s’en souvient. Sauf elle. « Je suis incapable de vous dire ce qui s’est passé entre le moment où le coach m’a appelée et le coup de sifflet final… J’étais transcendée ! » Assommé ou au sommet de son art, le gardien de handball voit toujours les étoiles.

Conçu et réalisé par Hugo Cailloux, Cyrielle Chazal, Pauline Jallon et Clément Rouget, de novembre 2017 à avril 2018, dans le cadre du IVe Prix Explore, organisé par L’Équipe.

Direction artistique : Florent Tamet.
Encadrement : Sébastien Bossi Croci, Cédric Rouquette, Cédric Molle-Laurençon.
Crédits photographiques : Clément Rouget/Pauline Jallon/Annie Mercier/Fédération française de handball.

Un immense merci à : la formatrice et ancienne gardienne Marie Le Menn, Alicia Roux, Maxime Ducher, Alice Froussard, Robin Richardot, Maxime Thomas, Claire Desforges, Théo Vacaresse, les clubs de Lidl Starligue et la Fédération française de handball, nos camarades du CFJ, ainsi qu’aux canapés de l’école où nous avons passé bien des nuits à réaliser ce projet.

Nos pensées vont aussi aux 50 sportifs, coachs et experts interviewés – y compris celles et ceux que nous n’avons pas pu citer – et avec lesquels nous avons eu des échanges passionnants !

Pour nous suivre sur Twitter : :@CaillouxHugo@Cyrielle_chazal @PaulineJallon@ClementROUGET